| | Yvette HORNER : La femme aux doigts d'or
Car rien ne serait arrivé, ou n'aurait peut-être duré si elle n'avait rencontré René, un footballeur professionnel (sport et musique vont décidément bien ensemble) qui -fait notable et rarissime dans le cadre de ce dossier- renoncera à sa propre carrière pour s'occuper de celle de sa femme, qui "était intransigeante sur un point: elle n'abandonnerait pas la musique!": "Il me dégageait de mes problèmes matériels. Du jour au lendemain, le footballeur trapu aux larges épaules se mua en la plus douce fée du logis. Mon mari faisait tout: le marché, le ménage, la cuisine, et même mon repassage. Je n'avais à m'occuper que de mon accordéon. Et encore, simplement pour en jouer, car René avait pris ma destinée en main... Jamais je n'aurais osé partir seule avec des musiciens pour aller faire un bal, s'il n'avait pas été là. J'ai eu une vie de lumière avec lui. C'était mon mari, mon amant, ma mère, il était tout ça" ("Du tour de France à l'opéra musette"-Ed. Filippachi). Car René, c'est le partenaire, mais aussi le protecteur, le garde du corps quand la présence d'un homme s'impose dans la fièvre des samedis soirs.Lorsqu'il s'éteignit, le 3 mars 1986, Yvette s'isola dans leur chambre et joua pour lui "Berger d'autrefois", en guise d'au revoir. On ne saurait mieux dire le lien si fort, si vital, qui unit toute sa vie cette femme à son art, ce geste d'amour que fut toujours la musique, et cette passion d'un instrument devenu quasiment son cadre de vie. Et qu'on ne lui parle surtout pas de " piano du pauvre " ("il n'y a pas d'instruments mineurs, mais des musiciens mineurs"): l'accordéon d'Yvette, c'est son sésame, son soleil, son compagnon de route indéfectible, elle lui parle et il lui répond, elle lui a appris les classiques en même temps que les tubes ("Perles de cristal", "La marche des mineurs", "Adios pampa mia", "Rigolade" qui lui valurent son premier disque d'or en 1967) et il lui a ouvert toutes les portes, donné toutes les chances. Grâce à l'accordéon, elle a "sonné au Vel d'Hiv' les entrées pour Bourvil, Gabin, Fernand Raynaud, Martine Carol, Gloria Lasso, Lily Fayol", grâce à lui, elle s'est même un jour envolée pour Nashville, elle qui a tellement les pieds sur terre qu'elle n'était JAMAIS montée en avion: "J'ai toujours eu peur de l'avion, et je refusais depuis 20 ans de me rendre en Amérique à cause de ça! Or un jour se présente ce disque à Nashville, grâce à Yves Mourousi qui en avait lancé l'idée. Cette fois, il fallait y aller. Alors j'ai dit à Jacques Souplet, directeur de CBS, que je voulais visiter l'avion avant de le prendre. Air France a accepté, et je suis allé voir un Boeing 747 au sol. Et puis je me suis préparée au voyage, avec mon mari bien sûr. J'ai pris sur moi une poche de plastique avec de la terre de France, au cas où il m'arriverait quelque chose, pour que j'aie mon pays avec moi au moment de mourir. Et puis, j'avais peur d'aller là-bas, de rencontrer Charlie Mc Coy, le meilleur harmoniciste américain avec toute son équipe. En fait, eux aussi avaient la trouille de jouer avec moi!".Est-il besoin d'ajouter qu'elle bluffa totalement les Américains, pourtant élevés à la dure école du country ("Yvette Horner nous a donné une leçon de métier"). Mais Yvette n'est-elle pas un peu notre country à nous, c'est-à-dire notre pays ?! Self made woman en tout cas, 100 % made in France comme il se doit, qui pourrait dire sans mentir: " J'ai tout vécu ", mais qui continue comme au premier jour, au temps de Tarbes. Et pourtant, derrière la formidable professionnelle de la fête se cache parfois un cœur de midinette (quoi de plus français ?): "Je suis née triste. Je suis d'une nature triste, et on ne change pas une nature. Bien sûr, sur scène, je suis gaie, je fais la fête avec le public, mais après, je suis d'un intérieur triste! Je suis une romantique. Lorsqu'à cinq ans j'entendais mon père jouer au piano, je me mettais à pleurer, en pensant qu'un jour je perdrais ma grand-mère que j'adorais. Après, c'était la tristesse à l'idée de perdre mes parents. Le mot que je déteste le plus dans le dictionnaire, c'est "séparation"... Parfois, on me trouve excentrique, peut-être à cause de la robe bleu blanc rouge de Jean-Paul Gaultier. En fait, j'aime les gens nature, pas coincés... Depuis que j'ai appris l'accordéon, vous ne pouvez pas savoir le nombre de filles qui le pratiquent. Mais c'est un métier dur, car la musique, il faut s'y consacrer: souvent, elles se marient, elles ont des enfants, et c'est terminé. Il faut trouver un mari comme le mien, qui accepte de renoncer à sa carrière. Et puis, il faut toujours apprendre, travailler toute sa vie son instrument...".P.A.
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